10 juillet 2008
On prend le large
La cafétéria était fort calme. On entendait que le tintement des couverts contre les assiettes. Les étudiant parlaient à voix basse. Alexandre, Grégoyre et Bénédicte occupaient une table près de l'entrée, comme à leur habitude.
- Je ne vous en veux pas, les gars. J'ai juste besoin de prendre un peu le large.
- T'en fais pas Béné on comprend ça, la rassura Alexandre.
Elle lui adressa un petit sourire triste.

- Au moins nous trois je suis sûre qu'on est amis.
- J'aurais aimé faire mieux, s'apitoya Hans.
- Tu pouvais pas faire grand chose. Ni toi non plus Alex. Vous lui avez donné une chance de se montrer digne, il l'a pas saisi et voilà.
- C'est quand même dingue. T'as vraiment aucune idée de qui ça pouvait venir, ce coup de fil ? demanda Hans.
- Non, pas la moindre.
- Qui avait intérêt à ce que tu l'aprennes ? intervint Alexandre.
- Bonne question. Peut être un résidu d'une des conquêtes de Grégoyre, supposa Bénédicte, amère.
Ni l'un ni l'autre n'osèrent répondre car tous deux savaient ce que cette hypothèse avait de valable. Inutile d'ajouter à sa peine.
- J'ai vraiment été stupide, lâcha-t-elle en posant sa fourchette.
- Tu avais confiance Béné. C'est pas ta faute, c'est la sienne.
Elle l'observa un instant puis esquissa un autre sourire.
- Vous n'avez pas grand chose de commun pour des frères.
- Bonne nouvelle, rétorqua-t-il.
Le son étouffé d'un klaxon leur parvint. Ils s'entre-regardèrent.
- C'est sans doute ton taxi Béné.
- Oui.
Ils se levèrent de table dans un bel ensemble.
- Tu rentres quand ?
- Dimanche soir.
- D'accord. Bonne route alors.
- Merci Hans.
Elle se pencha et lui planta une bise sur la joue.
- Je vais t'accompagner, proposa Alexandre.
Ils gagnèrent ensemble la rue. Le taxi d'un jaune criard était bien là, garé le long du trottoir.
- Bon, alors à dimanche. Repose toi et essayes d'oublier tout ça.
- Je vais essayé oui, mais y arriver c'est moins sûr.
Après une seconde d'hésitation ils échangèrent une accolade maladroite puis Bénédicte s'engouffra dans le véhicule. Le taxi s'arrêta devant la villa environ un quart d'heure plus tard. Elle régla la course puis descendit et traversa la pelouse impeccablement tondue. Tout était calme.

Elle choisit d'aller toquer à la porte fenêtre vitrée du salon. Elle n'essaya pas de clencher, l'alarme était peut être mise. Clochette, la minuscule chienne de sa mère adoptive, ne tarda pas à donner de sa voix suraigue pour alerter sa maîtresse. La lumière de la salle s'alluma, Dina parut à la porte. Elle se hâta de traverser la pièce et ouvrit.
- Bienvenue chez toi ma chérie, lui dit-elle en l'embrassant sur les deux joues.
- Bonjour tatie.
- Alors ? J'ai cru comprendre au téléphone que ça n'allait pas fort. Qu'est ce qui se passe ?
- Greg et moi s'est fini. Mais j'ai pas trop envie d'en parler pour l'instant, si ça ne te dérange pas.
- Je suis navrée... Bien sûr je comprends, tu as envie de penser à autre chose. Tu m'en parleras quand tu le voudras. Installes toi, allumes la télé, détends toi. Je t'ai préparé une tarte aux pommes.
- Merci tatie.
Bénédicte s'assit sur le canapé hors de prix et alluma la modeste télévision tandis que sa mère adoptive allait brancher l'alarme. Une fois ceci fait, Dina vint s'asseoir à son tour. Elle observa Bénédicte zapper sans conviction puis décida de meubler le silence.
- J'ai fait un nouvel investissement cette semaine.
- Abon ?

- Oui, une jeune société de conception de jeux vidéo.
- De jeux vidéo ? Qu'est ce qui te fais croire que ça va marcher ?
- Je ne sais pas, mais les intuition de Louis-Auguste sont souvent juste. Oh pardon ! Je... Excuse moi je n'ai pas pas penser qu'évoquer le père de Grégoyre... Oh zut, je recommence. Désolée...
- C'est pas grave... C'est pas son père de toute façon.
- Bénédicte je te défends de dire ça ! C'est mesquin.
- C'est surtout la pure vérité, insista cette dernière.
- Et alors ? En disant cela tu insultes autant Louis-Auguste que son f... Que Grégoyre. Je me doute bien qu'il t'a fait du mal mais ce n'est pas une raison pour dire des choses pareilles.
- Tu dis ça parce que tu te sens concernée c'est tout.
- Bénédicte ! S'exclama Dina, choquée.
- ... Désolée tatie. Je suis un peu sur les nerfs... Je... Je pense que je vais prendre un morceau de cette tarte et puis j'irais me coucher.
- Oui, oui bonne idée, acquiesca Dina. Viens, je vais te servir.
Elle devança sa fille sur le chemin de la cuisine à travers le corridor et le hall d'entrée.
- Tu n'as pas encore jeté cette relique ? demanda Bénédicte en entrant dans la pièce.
- Laquelle ?
- Ma table à dessin.
- Hors de question, ça me rappelle trop de bon souvenir. Et puis qui sait ce que l'avenir me réserve ? Je ne suis pas encore décatie.
- ... Me dit pas que tu vois encore ce Franck ?
- Je ne te le dirais pas, alors. Tiens.
Dina lui tendit une assiette sur laquelle reposait une part de tarte. Bénédicte la plaça devant elle puis envoya un coup de cuillère rageur percer la couche de pommes dorées à souhait. Elle goba la bouchée ainsi prélevée plus qu'elle ne la mangea. L'intégralité de la portion de tarte disparu si vite que Dina s'en alarma.

- Ca ne va vraiment pas fort toi. Je suis si désolée ma chérie, qu'est ce que je pourrais faire pour t'aider ?
- Tu veux m'aider ? Alors quittes ce Franck !
Bénédicte jaillit de sa chaise et se tourna vers sa mère adoptive.
- Non Bénédicte tu vas pas recommencer, je t'en prie. Je sais que tu n'aimes pas Franck, mais je crois que tu te montes la tête à son sujet.
- Ce type n'en veux qu'à ton argent tatie ! Ca crève les yeux !
- Ma chérie ça c'est toi qui le dis. Moi je ne le vois pas du tout comme ça.
- Oui mais toi tu n'es pas objective, tu ne veux pas voir l'évidence parce que tu t'es entichée de ce sale type.
Elle croisa les bras dans une posture boudeuse et butée qui la fit paraitre à nouveau une enfant.
- Bénédicte, je t'en prie arrêtes un peu tes caprices. On ne va pas encore se disputer ?
- Ce n'est pas un caprice, tatie, quand est ce que tu vas comprendre ? Je t'ai dit pourquoi !
- Oui je sais, tu vas pas remettre ça...
- Mais enfin je l'ai entendu, qu'est ce qu'il te faut de plus ?!
- Des certitudes. Il pouvait parler de n'importe quoi, on a déjà discuté de ça.
- Tatie, je suis sûre que c'était de toi qu'il parlait.
- Une demi conversation téléphonique entendu entre deux portes, ma chérie, on peut en tirer n'importe quelles conclusions. Ne soit pas si obtuse.
- Je ne suis pas obtuse ! Je ne veux pas que tu sois manipulée.
- Ma chérie, écoutes, je crois que ce n'est pas le moment pour en parler. Il me semble que tu ne vas pas bien du tout, tu es trop à fleur de peau, tu as besoin de repos. On en parlera demain, d'accord ? proposa Dina sur un ton aussi apaisé que possible.
Bénédicte baissa les armes. Elle acquiesca d'un signe de tête, gorge serrée. Dina caressa ses cheveux et lui déposa un baiser sur le front.
- A demain ma chérie.
Elle tourna les talons et s'en fut dans le salon. Bénédicte se rendit compte qu'elle lui avait fait de la peine. Ce n'était pas son but, elle ne voulait que la protéger. Elle était persuadée que ce Franck n'était rien d'autre qu'un homme cupide. Ca avait été une aubaine pour ce petit garagiste de voir arriver Dina Gothik et sa Lamborrari. Il y avait fort à parier que ce n'est pas la blondeur de la veuve qui lui tapa dans l'oeil ce jour là, mais bien les diamants qu'elle avait aux doigts. Dieu seul savait ce que Dina avait bien pu lui trouver... Elle posa son assiette dans le lave-vaiselle puis se dirigea vers l'escalier. Depuis le salon lui parvint le murmure de la télévision.
Ce soir là lorsque Dina gagna son grand lit aux draps de soie et au baldaquin doré, garni de gaze rouge, elle avait le coeur lourd. Bénédicte, quant à elle, mis des heures à trouver le sommeil. Elle resta assise à la table de poker à manipuler les cartes et les jetons, désoeuvrée et triste, sous le regard interloqué de Clochette.

*
* *
Diiing DOONNNGG.
- Voilà voilà j'arrive.
Un pas trainant glissa sur les carreaux de marbre. Le soleil de ce samedi matin perçait les vitres pour dessiner des ombres énormes sur le sol. L'homme qui arrivait se tenait courbé, le poids des ans pesait sur son dos et avait blanchit sa chevelure naguère blonde. Il plissa les yeux pour distinguer celui ou celle qui se tenait de l'autre côté de la porte.
- Grégoyre ! Mon petit ! Tu ne m'avais pas dis que tu venais !
Il déverrouilla et s'effaça pour laisser entrer le jeune homme. Après avoir refermé, il le prit dans ses bras et le serra sur son coeur.

- Je suis content de te voir, si tu savais ce que la maison est vide sans toi et ton frère.
- Moi aussi je suis content de te voir papa. Très content.
Louis-Auguste s'écarta pour le contempler.
- Tu as bonne mine ma foi, tu te nourris correctement là-bas ?
- Oui papa, je te l'ai dit, c'est de bonne qualité.
- Bon. Tu as pris ton petit déjeuner ?
- Non je suis partie de bonne heure.
- Viens alors, le mien est sur la table. Il y en a bien assez pour deux.
Il l'entraina dans la salle à manger et lui servit une assiette d'un copieux petit déjeuner, après quoi il s'installa en face de lui et lui posa milles questions sur le campus, la résidence, les cours. Grégoyre répondit à chacune d'entre elle avec bonheur, l'amusant d'une anecdote ou deux chaque fois qu'il le put. Il évita toutefois de mentionner ses performances au club de M. Hily. Puis, alors qu'il croyait le sujet écarté, la question qu'il redoutait tomba.
- Et la petite Gothik, elle va bien ?
- Elle va.
Louis-Auguste fronça les sourcils. La froideur de ce ton ne lui inspira rien qui vaille.
- Qu'est ce qui se passe Grégoyre ?
- ... On a rompu.
- Après toutes ces années, mais pourquoi ? Que s'est-il passé ?
- C'est... une longue histoire.
Louis l'observa longuement, comme sur le point de parler, puis il sembla se raviser et piocha une fourchettée dans son assiette. Grégoyre se détendit un peu.
- T'es tu mal comporté Grégoyre ?
- Moi ? Mais je... non je...
Son père d'élection l'interrompit d'un geste placide de la main.
- Grégoyre, tu sais, même si j'ai toujours beaucoup travaillé je n'aie pas non plus vécu sur une autre planète durant toutes ces années. Si tu crois que je n'aie rien vu ni su du défilé de tes conquêtes tu fais erreur, déclara-t-il posément. J'ai toujours pensé que cela te passerait avec le temps. Ton statut social et ton joli minois offraient trop d'opportunité pour ta jeune cervelle, je croyais que tu apprendrais à modérer tes ardeurs petit à petit.
Il leva sur le jeune homme des yeux d'un gris délavé.
- Ce que tu me dis là me fais craindre que tu ne saches toujours pas te contrôler. Dis moi, ai-je raison mon fils ?
Grégoyre se sentit devenir liquide sous le regard paternel. Il n'avait jamais pu lui mentir, il dut se rendre à l'évidence que cela ne commencerait pas aujourd'hui. Pour toute réponse il se tassa sur sa chaise et baissa les yeux. Le soupir qu'il l'entendit pousser le mortifia.
- Mon petit, mon petit... Tu as dû faire bien de la peine à cette pauvre enfant, murmurra Louis-Auguste d'un ton navré.
Grégoyre risqua un coup d'oeil. Louis regardait par la fenêtre, un air triste sur son visage fatigué. Grégoyre le trouva soudain vieux et usé. Son coeur se serra mais il ne sut quoi dire. A lui il ne se sentait ni le droit ni la force de chercher à justifier son comportement.


